À la rencontre d’un ami

Comment j'ai rencontré Marc Wasterlain.

Un début d’après midi à l’atelier Schtroumpf, Peyo me dit: “Jules ! J’ai un coup de barre; Je vais roupiller une heure”! …

“Ouais ! Ouais !… dis-je, … réduisant le volume de la radio, j’étendis les bras bien raides devant moi, faisant craquer quelques phalanges … “Woaaaw” ! “Moi aussi, c’est pas la joie” !

Par la fenêtre entrouverte, parfois dominé par le bruit sourd du lointain centre de Bruxelles, les oiseaux du parc de “la Ramée” se disputaient je ne sais quoi …

C’était une belle après-midi de fin d’été ou d’automne, je ne sais plus !

“Ah oui ! Euuuuh …

“Je suis passé à la rédaction ce matin, et ils m’ont remis les dessins de plusieurs gars” …

“J’suis trop crevé pour l’instant, euuuuh” …

“Vous* ne voulez pas y jeter un coup d’œil” ? “Pour avoir votre avis, hein” ?

La porte du studio de dessin se referma; Je restais seul, hormis du son à la radio.

Sur la chaise devant moi, une dizaine de fardes gonflées de dessins de croquis d’essais de BD… (*À cette époque, Peyo me vouvoyait encore).

Laissant sur le côté, mais crayonné d’une planche de Natacha, j’ouvris, un paquet de dessin.

Il fallait remplacer un dessinateur récemment parti voler, de ses propres ailes, comme on dit.

Je passais rapidement à la seconde farde; … Ah, j’en avais déjà vu passer des gars par le Studio Peyo !

Des forts, des moins forts, il était vrai que j’étais là depuis à peu près six ou sept années à cette époque.

Tous ceux qui sont sortis de chez Peyo n’ont jamais eu à se plaindre de ce qu’ils avaient appris.

Brusquement, je déposais ma tasse de café !

Les dessins de la troisième farde étaient tout à fait surprenants !

Des croquis habiles, des dessins aquarellés, des études terribles, des …, des … Je n’en revenais pas ! Vrai, je n’avais plus été aussi agréablement surpris au niveau “talent” depuis l’arrivée de Claude de Ribeaupierre dit Derib en 1964 chez Peyo !

J’avais l’impression d’avoir déjà vu une ou deux de ses bandes dessinées dans des magazines ou autres.

Il y avait notamment une histoire de petits chats dans l’espace et aussi une histoire de petits musiciens.

Et certains croquis étaient difficilement publiables, même à l’heure actuelle !

D’après le millésime de certaines signatures, ce gain montrait des petits dessins qui dataient du temps où il avait 14 ou 15 ans.

Vraiment, c’était bien ! D’emblée, je fus conquis !

Il avait passé quelque temps avec “Dino Attanasio” et “Maurice Rosy” … Il avait aussi tenu un lavoir à Uccle. (oui, je vous assure)… Faillait bien gagner sa vie.

Je ne pris même pas le temps de regarder les autres fardes. Dommage… peut-être…

Un bruit de tuyauterie me fit comprendre que Peyo était debout.

La porte du studio s’ouvrit.

“J’ai trouvé” dis-je. “C’est ce gars là qui doit venir ici” !

Le maître regarda les dessins … … …

Au dos de la farde, un nom était inscrit en grosses lettres: “WASTERLAIN”… Marc Wasterlain.

La radio diffusait un air de blues … … …

Peyo prit contact avec lui et le lendemain Marc sonna à la porte.

 

 

Maigre et bien propre, un costume bleu foncé étriqué, une chemise aimablement prêtée par un de ses copains, une cravate rouge excentrique, les genoux serrés, l’air pas à l’aise du tout, assis dans la cuisine de Peyo devant une tasse de café.

“Voici Monsieur Wasterlain” me dit Peyo.

Nous nous serrons la main… C’est ainsi que j’ai rencontré un de ceux qui allaient beaucoup compter pour moi au niveau métier et sur le plan humain.

Son style, son graphisme très particulier fit qu’il ne s’adaptera pas vraiment au genre “Peyo”.

On peut aisément reconnaître les planches des petits Schtroumpfs… où il a sévi.

Demandez lui de vous parler de la fameuse page neuf d’”Histoire de Schtroumpfs”… de la nuit terrible lors de la fin de l’album “La soupe aux Schtroumpfs” ou une fois de plus, nous aidions Peyo.

Que de bons souvenirs !

Et aussi dans Benoît Brisefer où il me donna un sacré coup de main !

En ce qui me concerne, je suis un inconditionnel du style “Wasterlain” dès le départ !

 

 

Très peu croyaient en lui pour des raisons fumeuses que je sais, tout en continuant à dessiner chez Peyo, créa “Bob Moon et Titiana” pour Tintin et puis “Monsieur Bonhomme”.

De merveilleuses histoires, à caractère fantastique que vous allez découvrir en lisant ce bel album… Si vous le trouvez… (voir le site de Wasterlain).

Tout ceci n’était pas pour Spirou et je râlais, car Spirou en avait bien besoin !

C’était le temps où Marc dessinait chez lui, sur une porte lui servant de table, soutenue par quelques briques… vivant plus la nuit que le jour… comme moi !

Comme tous les grands, Marc a ses détracteurs, on y croit pas… C’est laid… C’est moche… C’est trop chargé… C’est compliqué… C’est… C’est… et puis, messieurs les critiques apprenez que le général Cambrone était un grand homme !

Je sais que lorsqu’on fait un métier public, on ne peut pas forcément plaire à tout le monde.

Créer d’abord quelque chose, nous discuterons après.

Ce qui est certain, c’est que lorsque “Wasterlain” apparaît, il ne laisse pas indifférent.

Malgré tout, Marc s’est installé, ce ne fut pas facile. Il est, à l’époque (années 70), revenu aux éditions Dupuis et il y est bien accroché, ayant beaucoup moins d’ennemis de style.

À cette époque, il fait “école” ! Pas mal de jeunes dans Spirou et ailleurs s’en inspirent, méfiez-vous les gars, du Wasterlain, c’est casse-gueule.

Marc est sans doute, à mon avis, un des meilleurs dessinateurs belges de bande dessinée que la BD en général est sortie à cette époque.

Belge ? Oui ! Désolé, Paris !

Désolé aussi pour certains belge complexés de l’être – Marc prouvait à l’époque que la BD en Belgique n’était pas morte, comme on se complaît à le dire à ce moment-là, loin de là.

Le style belge a au moins le mérite d’être original, unique, repérable partout !

Une dernière chose, que ce soit nos amis et confrères français, espagnols, italiens, hollandais, … Nous faisons le même boulot avec plus ou moins les mêmes difficultés.

Ne vous y trompez pas, c’est un métier difficile, la BD.

Nous retrouvons en face de la page blanche, parfois entouré de gens qui ne nous comprennent pas forcément, parfois rouler, arnaquer par certains éditeurs et, bien souvent, tirant le diable par la queue.

Alors, Messieurs les journalistes, cessons tout classement, nous faisons un métier, pas une compétition !

François Walthéry

P.S. Franquin a dit un jour: ”Si j’avais pu choisir, j’aurais dessiné comme Wasterlain”.