Souvenirs du Studio Peyo.

Par Marc Wasterlain

Avant que cette Carte Blanche commence, j’aimerais vous présenter « Tucker », la nouvelle série de Marc Wasterlain ! Vous savez, l’incroyable créateur de « Jeannette Pointu » !

 

Ayant pris en main un soir où je m’ennuyais un peu dans mon canapé « Tucker, Chroniques d’autres mondes », je n’avais aucune attente particulière, bien qu’une certaine curiosité.

Le fan de science-fiction en moi voulait découvrir des mondes fantastiques et ça tombait bien !

J’ai passé un excellent moment de lecture avec Tucker. C’est dynamique, drôle, sans détour ni lenteur. Le style de Wasterlain est superbement présent et si intéressant.

Vous voyez, je ne parle pas souvent dans cette newsletter, c’est plus mon père… Évidemment, vous êtes là pour ça ! :)

Mais ici, Tucker m’a vraiment offert un moment de détente, de rire et d’aventure. Je ne peux que vous le conseiller, même si la science-fiction n’est pas votre truc !

Tucker, c’est simplement une excellente vingtaine de minutes de découverte.

Ah, mais je ne vous ai pas dit qui est Tucker ! Un véritable héros des temps modernes !

Il parcourt l’orbite encombrée de débris spatiaux, récupérant ce qui peut l’être et assurant la propreté de l’espace.

Il a une dégaine de Han Solo, et ça fait plaisir !

Il a une dégaine de Han Solo, et ça fait plaisir !

Je vous laisse, ici, le lien vers les Éditions du Tiroir qui l’édite !

Vers les Éditions du Tiroir

Maintenant, place à la Carte Blanche écrite par Marc Wasterlain !

Bonne lecture !

N. Walthéry

Sans succès dans les années 1960-65, j’envoyais régulièrement des projets de mini-récits à la rédaction de SPIROU.

Un jour, je décroche pour m’entendre dire par Monsieur Dupuis que Monsieur Cullifort cherche un collaborateur…

« Vous connaissez Monsieur Cullifort ? »

« Non, je… Mais c’est Peyo, les Schtroumpfs ! Vous connaissez tout de même ? »

« Oui, je… Bon ! Voici son numéro de téléphone, il vous recevra pour en discuter ! Attendez, et mes mini-récits, Monsieur Dupuis ? » Klik – Raccroché…

Monsieur Dupuis m’ayant conseillé de boucler un dossier avec tous les dessins que je pouvais montrer.

Cette documentation, c’est François Walthéry qui va l’ouvrir pour jeter un coup d’œil rapide sur mes œuvres de jeunesse et travaux de l’Académie de Mons, ainsi que de l’école d’art du C.A.D à l’époque située Place du Châtelain à Ixelles.

Walthéry prétendra qu’il a seulement ouvert la première « chemise » (farde pour les Belges) et déclaré à Peyo, avec lequel il travaillait déjà au studio depuis plusieurs années, qu’il ne fallait plus chercher… il avait trouvé un candidat qui pourrait faire l’affaire.

Contacté par Peyo, je suis convoqué chez lui à Uccle mais dans trois semaines, car la famille Cullifort part en vacances vers les pays nordiques.

En attendant, je loge chez ma cousine Annie à Bruxelles, près du théâtre de la Monnaie.

Le jour du rendez-vous, je me rends compte que je n’ai pas de vêtements présentables à part mes jeans, et c’est le copain de ma cousine, un étudiant africain, qui me prêtera sa chemise et son costume, un peu large pour moi…

C’est ainsi que Peyo me verra débarquer à son domicile.

Le créateur des Schtroumpfs est accueillant et me donne des exercices de lettrage et des études de ses petits personnages bleus que j’apprendrai très vite à maîtriser avec l’aide de François qui m’indiquera toutes les astuces propres à encrer et faire vivre ces lutins de papier.

Parfois, le matin en arrivant au studio, je trouvais ma page crayonnée de Schtroumpfs ornée de petits zizis bleus dépassant de la culotte du Grand Schtroumpf, idem pour le Schtroumpf à lunettes, etc.

Les deux lurons, Maître Peyo et Monsieur Walthéry, abrités derrière leurs buvards, faisaient semblant d’être fort occupés sur une planche en se retenant de rire, alors que je m’escrimais avec la gomme pour effacer ces outrages dont je devinais bien les coupables.

À propos de rires contenus, une autre anecdote me revient, que je ne résiste pas à évoquer ici…

Notre « patron » et « maître » Peyo, pour détendre l’atmosphère studieuse du bureau, quittait parfois sa table à dessin pour venir nous raconter une bonne blague qu’il mimait et ponctuait d’un éclat de rire à la fin.

On riait de bon cœur avec lui mais, à quelques occasions, François et moi avions décidé de ne pas rire et de rester indifférents à ses blagues de potache, en continuant à dessiner comme si de rien n’était…

Notre ami Pierre (Peyo) hésitait un moment, se tournait vers l’un puis l’autre de ses deux collaborateurs… pas de réaction.

Alors, la tête enfoncée dans les épaules, il retournait s’enfermer dans son bureau, déçu, et claquait la porte en murmurant…

Ce n’était peut-être pas drôle, après tout ! On pouvait alors en rire… comme les sales gamins que nous étions…

Ce n’était pas toujours drôle, en effet, car Peyo pouvait parfois être sur les nerfs pour des raisons professionnelles ou parce qu’il ne pouvait plus fumer, ordre du médecin…

Ces jours-là, on baissait la tête sur notre travail.

Walthéry m’a rappelé une scène terrible où notre patron s’est fortement énervé contre moi, car j’avais effacé les petits traits de mouvement qu’il avait crayonnés lui-même dans les dernières images de l’album de Johan et Pirlouit, « Le sortilège de Maltrochu ».

Il s’agissait d’une scène de duel où deux personnages se battaient.

Les épées virevoltaient et se cognaient dans une belle envolée que soulignaient les fameuses « lignes de vitesse », comme disait Peyo.

En fait, ces lignes étaient seulement estompées et j’allais les encrer, car moi, je les voyais encore sur le papier… mais lui non, et il en fit tout un drame qui obligea Walthéry à intervenir en assurant qu’il allait lui-même retracer ces lignes… ce qui fut fait…

… sans rien changer de ce que j’avais déjà tracé… Ah ! C’est mieux maintenant, conclura le maître.

Nous avions pris l’habitude de descendre dans un café : “Le café du centre” chez Bouillon où l’on faisait des sandwichs ou des omelettes, en face de la petite église d’Uccle, le parvis Saint-Pierre. Non loin du domicile de la famille Cullifort, avenue de Boetendael.

Raisonnables, nous rentrions sans traîner au studio après notre repas.

Cependant, il est arrivé que les étudiants aient mis l’ambiance dans l’établissement, où le juke-box diffusait quelques disques de jazzman, dont le trio d’Erroll Garner… Et nous nous étions attardés avec quelques bières, oubliant presque notre travail.

Tout à coup, on voit notre Peyo arriver déboussolé… Il nous cherchait et a vite compris que nous ne ferions plus du bon travail ce jour-là.

Il s’est assis pour boire une chope avec nous et écouter la musique de blues qu’il aimait bien, lui aussi.

J’ai compris qu’il s’inquiétait pour nous, plus que pour toute autre raison.

Pendant la journée au studio, Peyo s’absentait souvent pour ses rendez-vous et François en profitait pour sortir de dessous son buvard les premières pages de « Natacha » qu’il charbonnait de crayon gras, pour les cacher au retour du boss.

J’ai toujours eu la passion du dessin animé et, en fait, c’est le métier que j’aurais aimé exercer plus que la bande dessinée.

C’est pourquoi, j’ai été ravi d’apprendre la mise en œuvre du dessin animé, « La Flûte à six Schtroumpfs ».

J’espérais que Peyo me permettrait d’y participer et de pouvoir m’y faire engager dans l’équipe de Monsieur Dutilleux, chargé de la direction du film.

Hélas, nous avions une commande importante pour la Hollande à réaliser et je dus m’y atteler à regret.

Pour me consoler, Peyo m’envoyait porter les découpages de scénario, les croquis et documents à remettre au studio d’animation, où je traînais un peu pour me faire expliquer les différents stades de la création.

Cet été-là, nous avions travaillé tous les deux sur une commande d’illustrations destinées à une série de petits livres anglais où l’histoire de la flûte à six Schtroumpfs était racontée en textes traduits par Yvan Delporte.

Une autre chose… Je me demandais pourquoi Walthéry ne faisait pas lui-même les couleurs de ses séries.

Peyo m’en expliquera la raison.

C’était quelques années plus tôt, Peyo et son épouse Janine, surnommée Nine, devaient s’absenter tout un week-end et Peyo demanda à François de bien vouloir finir les indications de couleur de la fin d’une histoire de Schtroumpfs au crayon, sur photocopie.

Un travail habituellement dévolu à Nine, qui s’en acquittait bien.

« Dupuis nous enverra un coursier prendre les indications lundi ! »

Lorsque Peyo rentre de son week-end, il veut voir les copies coloriées et…

Oh ! Surprise, les Schtroumpfs sont verts, les arbres sont rouges, le ciel est brun !?

Dépité, François, mal à l’aise, insiste pour expliquer qu’il n’a pas colorié les Schtroumpfs en vert, qu’ils sont bleus… Pris d’un doute, Peyo embarque François dans sa voiture pour débarquer chez un ophtalmologue de ses amis, qui découvre que Walthéry est daltonien.

On le lui confirmera à l’armée lorsqu’il devra effectuer son service militaire, caserné en Allemagne.

Une autre aventure du petit Cherattois qu’il se plaira sûrement à raconter lui-même, pour évoquer tous les amis pour la vie qu’il y a rencontrés.

Marc Wasterlain