Le regard de maman…
Suite de la newsletter Carte blanche n°14 - Le regard de maman... (Partie 1)
Et le premier décembre au matin, maman qui m’accompagnait, embarquions sur le bus de Cheratte-Bas, direction place Saint-Lambert à Liège, et là sur le tram 4 (mais oui, il y avait encore des trams en ce temps-là à Liège) qui conduit devant la gare SNCB des Guillemin !
…et débarquant du tram avec ma vieille valise, j’embrassai maman qui resta sur le terre-plein du tram, me regardant partir vers l’entrée de la gare.
Là, je me retournai pour lui faire un petit signe avant d’entrer et je vis son regard comme je ne l’avais jamais vu et ne le verrai plus jamais… me voyant partir, elle, dans son cafard, de voir partir son petit comme ça… Durant qu’une fraction de seconde.. Mais d’une violence, d’une violence… Son visage s’était embrumé, me faisant un petit signe. Tout lui revenait !
Tout ce qu’elle avait déjà vécu.
Mai 1940.
Le départ de son frère Émile et de son beau-frère Henri, qui, mobilisé, se retrouvèrent militaires à la bataille de la Lys en Flandre, pendant qu’elle et toute sa famille étaient à pied sur les routes de Belgique en évacuation !
Et, mon père, quant à lui, sur les routes de France avec une partie des ouvriers militaires dont il faisait partie… La pagaille !
Le Roi Léopold 3 et ses soldats cessèrent le combat sur la Lys et furent faits prisonniers par milliers par la Wehrmacht et emmenés dans les camps en Allemagne. S’ensuivit une inquiétude bien normale, des larmes de sa maman “Bobonne” et d’Émile, son papa, mes grands-parents.
Qu’était devenu Émile, son fils, et Henri ? Combien de temps cela allait-il durer ? L’incertitude totale !
Finalement la Croix-Rouge entra en action et des colis s’échangèrent. Ils étaient dans, soit des usines, soit dans des fermes.
Une année passe, puis une autre, et puis une autre. “Bobonne” et la famille se désespéraient de ne plus jamais les revoir.
Soudain 1945 arriva, la libération ! Progressivement, les prisonniers revinrent dans un désordre certain.
Henri revint le premier. Ça fit penser à ma grand-mère qu’Émile ne reviendrait pas mais on la rassura, il faisait partie d’un autre convoi. Cinq jours après, Émile, son fils chéri, était revenu. Quelle fête ce soir-là, tout le patelin défila.
Malheureusement, tout le patelin défila également le lendemain, le pauvre cœur de “Bobonne” n’avait pas résisté au choc. Elle s’en était allée… Elle avait revu son fils… elle avait prié cinq longues années… Ma mère n’avait même pas eu le temps de lui annoncer que j’étais en route… Émile était de retour… Quelle histoire…
Tout cela en une fraction de seconde dans le regard de maman…
Et le soir arrivé dans mon premier jour de caserne, je pleurais doucement dans mon lit superposé avant de m’endormir.
Malgré que ces souvenirs avaient vingt-cinq ans, ils étaient bien présents… Pauvre maman.
Mais qu’est-ce que c’est vingt-cinq années pour un gamin de 18 ans, ça ne veut rien dire.
François Walthéry
